

LA PRÉSENCE FRANÇAISE
REPRISE DES INVESTISSEMENTS ÉTRANGERS
Les investissements reprennent au Ghana.Mais ils se concentrent essentiellement dans les mines, les autres secteurs étant confrontés à de lourds handicaps.Malgré la crise ivoirienne, les entreprises françaises demeurent timidement présentes.
"Nous pourrions faire mieux, sans doute, mais comparés à d’autre pays, nous ne nous en sortons pas si mal". Kwasi Abeasi, le directeur général du Centre de promotion des investissements du Ghana (GPIC), défend son bilan. Entre janvier et septembre 2003, pas moins de 108 projets ont été finalisés, pour des engagements prévus de $ 90 millions. En valeur, la courbe des investissements remonte après trois ans de déclin ($ 65 millions en 2002, 97 millions en 2001 et 132 millions en 2000). Le Ghana pourrait même renouer, grâce au secteur minier, avec les pics d’investissements directs étrangers (IDE) enregistrés en 1996 et 1997 (quelque $ 200 millions par an). Le rachat par le groupe sud-africain AngloGold de la plus grande société du pays, Ashanti Goldfields Corporation (AGC), devrait injecter $ 500 millions dans l’économie nationale dans les années qui viennent.Le numéro un aurifère mondial, l'Américain Newmont s’apprête à investir 400 millions dans trois mines ghanéennes. Goldfields, un autre sud-africain, déboursera 160 millions supplémentaires pour ses mines de Tarkwa et Daman, sur un investissement initialement estimé à 400 millions. A relativiser, donc, le déclin de l’IDE s’explique davantage par la récession globale et la marginalisation croissante de l’Afrique dans l’économie mondiale. Inaugurant à la mi-novembre un forum de trois jours consacré à l’investissement au Ghana, John Kufuor, le président, a lui-même rappelé à quel point la conjoncture a été mauvaise depuis les attentats du 11 septembre 2001.
L'attrait des services
Sur l’un des grands ronds-points d’Accra, Ridge Roundabout, la mission commerciale de l’ambassade des états-unis affiche à sa porte d’entrée une photo du "ground zero", les ruines du World Trade Center dévasté. Le travail de Roland Adade, conseiller, n’est pas de promouvoir les investissements américains au Ghana,précise-t-il d’entrée, mais de favoriser les exportations américaines dans ce pays. Les plus gros contrats, cette année, ont porté sur des machines-outils (pelleteuses), les technologies de l’information et des équipements de télécommunications.
Alors que le gouvernement de John Kufuor s’est fixé l’agro-alimentaire et le secteur manufacturier comme priorités, ce sont les services, l’industrie et le tourisme qui s’avèrent les secteurs les plus attrayants pour les étrangers. Depuis 1994, les principales sources de capitaux directs, tout au moins en nombre de projets, sont la Grande-Bretagne (154), l’Inde (141), la Chine (132), les états unis (112), le Liban (107) et l’Allemagne (95). Toujours en nombre de projets (une méthode de mesure approximative, une dizaine de restaurants chinois pouvant occulter un seul investissement massif en provenance d’un autre pays), la France n’arrive qu’en 14ème position, selon le GIPC. Avec 32 projets, elle est devancée par la Corée (59), l’Italie (55), les Pays-Bas (52), la Suisse (49) et le Canada (32).
Une présence française qui monte
En mars 2003, la Société Générale a repris 51% de la SSB Bank, la quatrième banque ghanéenne. Passé quelque peu inaperçu en raison de l’importance d’une autre transaction, le rachat d’Ashanti Goldfields Corporation (AGC) par le groupe sud-africain Anglogold, l’investissement de la Société Générale (30 millions d’euros) a été l’un des plus importants ces dernières années. Ajoutés aux 6 millions d’euros investis dans une plantation d’ananas par la Compagnie fruitière de Marseille, une filiale du géant américain Dole, "ces flux représentent la moitié des investissements directs étrangers réalisés au Ghana en 2003", souligne Jean-Paul Irrmann, le conseiller économique et commercial de l’ambassade de France à Accra. Au total, le stock des investissements français au Ghana s’élève à 60 millions d’euros.
Mais la présence française reste toute relative. Ils sont 2 000 sujets britanniques à résider au Ghana, ancienne colonie anglaise, contre 360 Français. Le président John Kufuor, qui parle français, a certes renoué avec ses voisins francophones, y compris les moins démocrates d’entre eux, comme Gnassingbé Eyadema, le chef de l’état togolais. Bien que l’essentiel de la diaspora ghanéenne se trouve dans des pays anglophones, ainsi qu’en Allemagne et en Italie, la langue de Voltaire est devenue la deuxième langue étrangère à être enseignée dans les collèges et lycées.
Si le Ghana cherche à sortir de son isolement anglophone, à l’échelle de la sous région, l’intérêt qu’il suscite chez les Français n’est pas si soutenu. "La barrière de la langue reste importante, pour des opérateurs qui se montrent toujours plus intéressés par des marchés francophones", explique un diplomate. "La différence culturelle joue beaucoup, les mentalités ne sont pas les mêmes", confirme Stephen Osei Yeboah, un responsable du GPIC, qui a passé les 18 derniers mois à vendre la destination Ghana au sein de l’organisation des Nations unies pour le développement industriel (Onudi), à Paris.
Ce haut fonctionnaire se garde bien de jeter la pierre à la France, allant jusqu’à estimer que les "Ghanéens ne parlent pas français comme ils le devraient, et n’ont pas réussi leur intégration dans l’espace francophone qui est pourtant le leur". Dans sa mallette, sur son bureau, se trouvent 45 projets ayant suscité l’intérêt d’investisseurs français en 2003, dont 15 portent sur des opérations de transformation de produits agricoles.
Dans les faubourgs d’Accra, la capitale, d’immenses panneaux publicitaires vantent les mérites de la Mégane, un modèle de Renault distribué par la CFAO. Cette année, Peugeot a vendu 500 voitures à la police ghanéenne. Ce chiffre peut paraître dérisoire, comparé à d’autres marchés automobiles. Toutefois, à l'échelle d'un pays où le parc automobile n’atteint pas le million de véhicules, il représente un gros contrat.
Sur les 60 entreprises françaises représentées, 30 seulement sont véritablement implantées, et cinq d’entre elles, des filiales du groupe Bolloré, opèrent dans le transport maritime. Alcatel Shanghai a remporté un contrat de $ 80 millions pour la fourniture des technologies destinées à l’extension du réseau de télécommunications. Total, Accor, Air Liquide… Les grands groupes sont là, de même que des opérateurs de taille plus modeste, présents sur les créneaux les plus importants, comme Franpac dans l’emballage du thon, Ghana Rubber Estates Ltd (Grel) dans le caoutchouc où le groupe suisse Barry Callebaut dans le cacao.
Des perspectives prometteuses pourraient s’ouvrir avec la libéralisation du secteur énergétique, qui portera à la fois sur l’électricité et les produits pétroliers. Bouygues s’intéresse, pour sa part, à la privatisation du rail, tandis que Bolloré fait partie d’un consortium qui planche sur la future privatisation du port de Tema.
Des entraves à l’investissement
"L’électricité, le téléphone et le cedi
". Tels sont les trois plus gros problèmes des investisseurs au Ghana, cités dans cet ordre par un homme d’affaires libanais. On pourrait y ajouter l’eau, dont l’approvisionnement s’interrompt lui aussi, parfois pendant plusieurs jours, contraignant les habitants à se doter de citernes conséquentes. Sans téléphone mobile, impossible de travailler. Certains jours, il faut s’y prendre à plus de 10 reprises pour obtenir une communication sur une ligne fixe entre Accra et Tema, deux localités pourtant distantes de 20 Km. Des patrons comme Michael Quarshie, le PDG de la société informatique ghanéenne Persol Systems, se prennent parfois à rêver d’une "Silicon Valley" dans leur pays. De façon plus pragmatique, le principal café internet d’Accra, Busy Internet,géré par Alice Sowah, milite pour une amélioration urgente du réseau de télécommunications.Les coupures d’électricité, elles, pénalisent les entreprises de manière quotidienne, y compris dans la zone industrielle du port de Tema. Les groupes électrogènes ne sont pas toujours suffisants, pour les industries qui utilisent de grosses machines. D’importantes variations de tension, après les coupures, sont parfois fatales aux équipements. "Il nous arrive de griller des cartes électroniques", signale le directeur de l’usine d’emballage de Franpac, à Tema. Quant aux taux d’intérêt, qui vont jusqu’à 40 % chez certaines banques d’affaires, ils peuvent paraître dissuasifs. Pour Pierre-André Taulet, le directeur de la Société Générale-SBB Bank, ce n’est pas tant le secteur financier qui pose problème que le niveau des infrastructures, des routes et des ports notamment.Parmi les obstacles à l’investissement figure, en outre, le problème foncier. Traditionnel, le mode de propriété voit les terres détenues par des familles, qui doivent d’abord se mettre d’accord sur leur utilisation éventuelle, ainsi que par des chefs traditionnels, dont le pouvoir est plus fort dans les zones rurales que dans les villes. Cette situation ne pénalise pas seulement les planteurs étrangers. Kwame Addae, le directeur ghanéen des Plantations d’huile de palme du Ghana, une filiale d’Unilever, estime que ce système "entrave le développement durable de l’agriculture".Alors que nombre d’opérateurs se heurtent à des difficultés, le GPIC cherche à dédramatiser. Le dernier gros contentieux en date, assure Stephen Osei Yeboah, remonte à plus de 15 ans. Il a opposé les plantations de banane de Volta River Estates et la reine mère de la chefferie où ces champs étaient situés. Cette dernière a contesté le droit foncier que pensait avoir le partenaire ghanéen de cette joint-venture, formée avec un opérateur hollandais. Il a fallu l’intervention du GPIC pour arriver à un accord, assorti d’une nouvelle délimitation du terrain et d’une compensation financière en faveur de la reine mère.
Aujourd’hui, les autorités font tout pour éviter ce genre de litige. Des concessions de 50 ans renouvelables sont accordées aux investisseurs étrangers, notamment dans la région la plus demandée, celle du Grand Accra. Depuis 1998, le GPIC passe par ailleurs des annonces pour que les familles qui ont des terres se fassent connaître. Cet organisme joue à la fois comme un intermédiaire et un garant, dans les transactions foncières entre investisseurs et propriétaires. Reste à savoir si le GPIC est toujours fiable. Les avis changeants de ses responsables ont, par exemple, incité une PME agricole française implantée au Sénégal à renoncer à une expansion ghanéenne. L’opérateur s’est d’abord vu ranger dans la catégorie des entreprises devant investir un minimum de $ 50 000 pour une activité de transformation sur place. Deux mois plus tard, il a été classé parmi les opérateurs devant investir au moins $ 300 000, avant d’exercer la moindre activité de commerce général. "Le passage devant le GPIC est fondamental, insiste Pierre-André Taulet, directeur de la Société Générale. C’est à ce moment qu’il faut prévoir le nombre d’expatriés que l’on va employer, mais aussi les modalités de rapatriement des devises. Si vous n’avez pas prévu à ce stade initial que l’entreprise locale va s’appuyer sur les compétences de la maison mère, à l’étranger, aucun transfert ne sera ensuite possible".

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